Publié le 19 janvier 2026

Prévention du mal-être en agriculture : les sentinelles veillent

Unique en son genre, le réseau des Sentinelles maille les territoires agricoles et ruraux pour détecter et prévenir les situations de mal-être en agriculture. 

Lignes

Cela fait plus de 15 ans que le monde agricole, particulièrement concerné (1), a pris à bras le corps la question de santé mentale, grande cause nationale 2025. En 2011, la MSA lançait le premier plan prévention du suicide des agriculteurs, puis en 2021 le programme prévention du mal-être agricole (PMEA) qui combine actions nationales et locales, au travers de dispositifs innovants conçus pour répondre aux spécificités agricoles. On y trouve Agri’écoute, un service d’écoute anonyme et gratuit, des aides au répit qui accompagnent les actifs agricoles face au risque d’épuisement professionnel ou encore le réseau des Sentinelles, des actifs et des retraités formés pour repérer et prévenir les situations de mal-être agricole.

Pour nous parler du programme PMEA et du réseau Sentinelles, nous avons rencontré Élodie Sagory, référente prévention mal-être et Matthieu Bourdet, conseiller en prévention des risques professionnels, au sein de la MSA d’Armorique.

Nous sommes régulièrement confrontés à des situations d’épuisement professionnel tant chez les exploitants que chez les salariés.

Elodie Sagory

Élodie, en quoi consiste votre mission ?

J'assure le déploiement et la mise en œuvre du programme de prévention mal-être de la MSA, sa déclinaison interne et sa promotion sur le territoire. En interne, l'une de mes missions est d'assurer le pilotage et l'animation de la cellule prévention du suicide : une équipe pluridisciplinaire dont le rôle, face au signalement d'une personne en difficulté, est d'évaluer et circonscrire le risque suicidaire en coordonnant et faisant le lien avec les ressources locales.

En quoi la population agricole de votre territoire, qui couvre le Finistère et les Côtes d’Armor, est exposée ? 

Dans notre région, les causes du mal-être sont multifactorielles. Nous sommes régulièrement confrontés à des situations d’épuisement professionnel tant chez les exploitants que chez les salariés. Des difficultés de gestion, des problèmes financiers, des situations familiales complexes, un certain isolement, sont autant de sources de mal-être. Pour les exploitants agricoles, on peut ajouter des contextes de crises économiques, climatiques ou sanitaires. 

Avez-vous identifié des spécificités liées à votre territoire ?

Nous sommes sur un territoire rural où l’accès aux soins est parfois difficile, notamment en ce qui concerne les psychiatres ou psychologues, mais aussi les médecins traitants. Cela peut constituer une barrière pour surmonter une situation de mal-être. Et nous avons à faire à une population agricole qui peut être en difficulté pour parler.

Constatez-vous des spécificités chez les salariés agricoles ?

Oui, on constate des situations de mal-être chez les salariés confrontés à un management compliqué ou quand le chef d'entreprise est lui-même en difficulté. Ces situations engendrent entre autres un isolement.

En matière de prévention du mal-être, vous vous appuyez sur votre réseau de Sentinelles. Pouvez-vous nous en dire plus ? 

Sur notre territoire, le réseau Sentinelles est composé aujourd’hui de 193 personnes actives et volontaires qui ont toutes suivi une formation de deux jours pour apprendre à identifier les signaux d’alerte et les situations d’urgence face à la crise suicidaire, dépasser les idées reçues et connaître les ressources disponibles en MSA d’Armorique. C’est une formation très utile car on se sent vite seul quand on recueille les propos d’une personne en situation de mal-être. D’ailleurs, la formation est aussi là pour leur rappeler que leur rôle est avant tout de détecter les situations à risques pour ensuite passer le relais à leur animateur qui fera le lien avec les travailleurs sociaux ou la cellule prévention du suicide.

Grâce à la formation, je suis plus confiant quand j’aborde la question du mal-être avec quelqu’un.

Matthieu Bourdet

Matthieu, vous êtes conseiller en prévention des risques professionnels à la MSA d’Armorique. Un mot tout d’abord sur vos missions ?

Mon rôle consiste à aider les salariés, les entreprises et les exploitants à prévenir et limiter les accidents du travail et les maladies professionnelles, sur un périmètre d’action large qui couvre aussi bien les risques chimiques, les troubles musculosquelettiques, les cancers ou les risques psychosociaux, notamment la prévention de la crise suicidaire que nous abordons toujours sous l’angle du travail.

Vous avez suivi la formation Sentinelle. C’était une étape logique dans votre parcours ?

Oui, pour moi, c’est une formation qui fait partie des outils indispensables pour un conseiller en prévention MSA. Lors de mes rendez-vous, je détectais parfois que quelque chose n’allait pas chez mon interlocuteur sans oser en parler avec lui de peur de ne plus maîtriser la situation. Grâce à la formation, je suis plus confiant quand j’aborde la question du mal-être avec quelqu’un.

Et qu’avez-vous appris concrètement ?

J’ai appris à faire tomber un certain nombre d’a priori sur la façon d’évoquer le suicide et à recourir à une méthode qui consiste notamment à utiliser mes propres émotions pour amener la personne à suivre un parcours de soins. 

C’est un outil que j’ai toujours dans ma besace ! Aujourd’hui, quand j’arrive par exemple chez un exploitant, je repère assez vite des signes qui montrent une situation à risque : un chef d’exploitation débordé, des piles de factures entassées… J’aborde alors la question de la charge de travail et si besoin, je vais oser lui poser cette fameuse question : avez-vous déjà pensé au suicide ? Il faut bien sûr être prêt à recevoir ce que la personne va raconter et en fonction de la situation, l’orienter vers les services internes de la MSA ou directement vers les secours. 

Avez-vous déjà été confronté à une personne prête à passer à l’acte ? 

Non mais j’ai déjà rencontré des personnes en grand questionnement, qui exprimaient un vrai ras-le-bol et évoquaient le suicide comme une solution. Je pense en particulier à un exploitant que j’ai eu la chance de pouvoir accompagner ensuite avec une formation de bien-être au travail, qui lui a permis de prendre conscience des difficultés auxquelles il était confronté. Il va mieux aujourd’hui et il est capable de trouver ses propres solutions quand il ne va pas bien. Quand il n’arrive plus à dormir, par exemple, il sait que c’est le signe qu’il a besoin de s’échapper quelques jours. 

À noter

Agri’écoute : un service d’écoute, anonyme et gratuit, 24h/24 et 7j/7

Depuis 2014, la MSA vous propose Agri’écoute, un service d’écoute accessible à toute heure par téléphone (09 69 39 29 19) ou via agriecoute.fr. Des psychologues vous aident à identifier les sources de votre mal-être, mettre des mots sur vos émotions et prendre du recul face à vos difficultés.

Le saviez-vous ?

Agrica soutient financièrement l’appel à projet PMEA ainsi que les formations et sensibilisation à la prévention du mal-être.
 

450
signalements par mois
8 900
sentinelles agricoles formées en France
+ de 6 300
bénéficiaires de l’aide au répit en 2024

 

(1) Une enquête menée en 2011 par la MSA révèle que les personnes affiliées au régime agricole âgées de 15 à 64 ans présentent un risque de mortalité par suicide supérieur de 43 % à celui des assurés de tous régimes de la même tranche d’âge.